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Work in Progress
Des séries humaines arrivent — écrire ici
Work in Progress
Tirages argentiques et jet d'encre fine art — écrire ici
À propos
Né à Grenoble, entre les montagnes et le froid. J'ai grandi là où la beauté se mérite. Cette exigence-là ne m'a jamais quitté. J'arrive tard. Pas par négligence, mais parce que la route a pris son temps. Des creux, des silences, et cette manière d'avancer comme un funambule — pas moins de vertige qu'avant, juste un peu plus de silence pour tenir. La photographie n'est pas un métier. C'est ce qui demeure quand tout le reste accélère. Le grain, l'ombre, cette lumière qui hésite entre rester et partir. De ma Bretagne à Taghazout, de Marrakech aux ruelles de Naples, de Rome aux Cinque Terre, de Porto jusqu'à Londres — chaque voyage devient un carnet noir et blanc. Le "Club" n'est pas une élite. C'est un sentiment d'appartenance. L'idée que quelque part, d'autres arrivent tard eux aussi — et que c'est justement là que les meilleures images se prennent. Quand la lumière baisse sa garde.
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Il y a des visages qu'on ne cherche pas. Ils arrivent, ils existent, ils repartent. Ces portraits ont été arrachés à des moments ordinaires — la rue, les transports, les attentes silencieuses. Pas de mise en scène. Juste la lumière qui reste et une fraction de seconde volée à quelqu'un qui ne saura jamais.
Je photographie en cachette. Pas par voyeurisme — par obsession de l'instant vrai. Ce visage vide dans le métro, absent de lui-même. Ce sourire qui s'échappe sans destinataire. Ces yeux perdus dans une pensée que personne ne verra jamais. C'est là, dans ces fragments d'innocence involontaire, que l'humain se révèle sans défense.
C'est ça, exactement. J'aime l'humain comme on aime une chose dangereuse — avec cette attirance qui ressemble à de la méfiance, cette tendresse qui frôle le dégoût. Comme le disait le poète Elie Yaffa : « J'ai du mal avec les humains car instinct animal. »
Nous sommes capables du plus beau geste et du pire acte, parfois le même jour, parfois envers la même personne. Je ne sais pas si c'est de la grandeur ou de la misère. Probablement les deux.
Alors je vole des visages. Je les fixe sur un capteur pour leur donner une permanence qu'ils n'ont pas demandée. Pas par amour, pas par haine. Par cette incapacité à me décider.
Novembre. L'île d'Arz. Une tempête qui n'en finissait pas.
Il était là, au bord du chemin — trop petit pour la nuit, trop têtu pour l'avouer. Trempé, sonore, convaincu de son importance. Un chaton perdu sur une île en pleine tempête. Certaines rencontres n'ont pas d'explication — elles ont juste une date.
Léon. Trouvé dans une tempête, gardé pour toujours.
Il a grandi ici, entre les coussins et les rayons de soleil. Il réquisitionne les meilleures lumières, ignore les horaires, et ronronne avec l'autorité de quelqu'un qui sait exactement où il est chez lui.
Ce n'est pas lui qui a eu de la chance ce soir-là. C'est moi.
Un seul voyage, trois escales — Agadir, Marrakech, puis Porto. Trois villes cousues par une même route, une même lumière cherchée d'une rive à l'autre.
Mais toute histoire a son origine. Celle-ci tient en peu de mots : un attachement ancien qu'on croyait refermé, et qui, sans prévenir, m'a mené jusqu'à Agadir.
Commençons par là. Par le commencement.
I. Mektoub — Agadir
« اللي كتبه الله ما يمحيه حد »
(Ce que Dieu a écrit, personne ne l'efface.)
Il y a des promesses qu'on fait dans le noir. Des serments murmurés à soi-même, que le jour n'entend pas.
Certaines, on les porte comme une pierre — celle-ci en avait le nom.
Et puis un matin, sans vraiment décider, on prend un avion. Le corps sait avant la tête.
Taghazout. Les routes qui montent. Le vent qui sent le sel et l'arganier. Un silence qui attendait.
Sept ans. Et l'impression que rien n'avait bougé — sauf moi. Comme un feu qu'on croyait éteint, et qui n'avait jamais cessé de brûler en dessous.
Après sept ans, je ressentais enfin.
J'ai déposé quelque chose là-haut, tout près du ciel. Une pierre, un prénom. Sans témoin.
Certaines histoires se terminent à voix basse. Et c'est dans le silence qu'elles brûlent le plus.
II. Alegría — Marrakech
« الصبر مفتاح الفرج »
(La patience est la clé du dénouement.)
Marrakech ne se donne pas. Elle se laisse approcher, doucement, si on sait se taire. Il faut mériter ses secrets comme on mérite la confiance d'un étranger.
Mohamed m'a ouvert sa porte un soir de ramadan. Sa famille, le ftour, la lumière chaude sur la table — le safran, le cuivre, les voix qui se mêlent. Une générosité qui n'attendait rien en retour. Juste l'évidence de l'hospitalité, comme une braise qu'on transmet.
Ici, les mains sont encore les pièces maîtresses de l'œuvre.
Elles pétrissent, brodent, sculptent, offrent. Dans chaque ruelle, un artisan qui ne sait pas encore qu'il est un artiste. Et dans chaque geste, quelque chose qui renaît — un savoir ancestral qui refuse de s'éteindre.
J'ai toujours aimé l'oud. Cette odeur boisée — dense comme une mémoire, persistante comme une certitude. La première fois, c'était il y a quelques années, avec Ag, au rayon Tom Ford des Galeries Lafayette sur Paris. Loïc, un Breton, nous l'avait mis dans les mains. Il y a des parfums qu'on ne choisit pas. Ils nous choisissent, et après, on ne sent plus les choses de la même façon.
Dans un souk sans enseigne, un alchimiste en djellaba m'a guidé parmi ses flacons — l'oud du Maroc, la rose de Dadès, l'ambre chaud. On mélange, on sent, on recommence. Ce jour-là, j'ai composé mes propres parfums. Pas une formule. Une signature.
Peut-être que c'était écrit. Mektoub — encore lui. Que ce voyage me mènerait jusqu'ici, jusqu'à cet instant précis où quelque chose s'est déposé, doucement, sur la peau.
On n'apprend pas Marrakech. On la reçoit.
III. Saudade — Porto
« A saudade é o amor que fica. »
(La saudade, c'est l'amour qui reste.)
Porto, enfin. À deux, cette fois. Le Douro coule lentement, comme si le temps ici avait appris à ne pas se presser.
Les ruelles de Ribeira, leurs azulejos fatigués, cette lumière dorée qui tombe sur les toits comme une promesse tenue. On marche sans carte, on se perd, et c'est exactement le but.
J'ai entendu le fado par une porte entrouverte. Une voix qui ne cherchait personne et qui vous trouvait quand même.
Voyager avec quelqu'un, c'est accepter de voir le même monde avec d'autres yeux. J'espère que c'est le début — de beaucoup de routes, de beaucoup de silences partagés, de beaucoup de photos qu'on ne prendra pas.
C’est la vie : écrire des histoires que nous aurons plaisir à relire dans quelques années. Ne perdez jamais foi en vous.
« The city disappears into itself, and so do we. »
Le punk et la monarchie à trois stations de métro l'une de l'autre. Camden qui sent le vinyle mouillé et la friture. Buckingham et sa garde qui ne cille pas depuis des siècles. C'est ça, Londres — deux mondes qui cohabitent sans se regarder de travers, et qui finissent par n'en faire qu'un.
Parce qu'à Londres, les contraires ne s'affrontent pas — ils coexistent, indifférents l'un à l'autre, et c'est exactement ce qui rend la ville vivable. Dans le même quartier : un marché aux puces, une galerie d'art contemporain, un pub victorien et un restaurant coréen ouvert à 2h du matin. Personne ne trouve ça étrange. Personne ne trouve ça remarquable. C'est juste Londres.
Ce qui frappe vraiment, c'est l'humain. Dans chaque quartier une langue différente, une cuisine différente, une manière d'être différente — et pourtant une ville qui tient, qui respire, qui avance ensemble. La culture anglo-saxonne dans ce qu’elle a de meilleur : le respect de l'individu, la musique comme religion, l'art accessible à tous dans des musées gratuits parmi les plus grands du monde.
Brixton, Shoreditch, Notting Hill, la City — autant de villes dans la ville, autant de versions de Londres selon l'heure et le quartier. On peut passer une semaine ici et n'effleurer qu'une partie de ce qu'elle a à offrir. C'est ça qui fait revenir.
Londres ne s'explique pas. Elle se ressent. Et une fois qu'elle vous a eu, elle ne vous lâche plus vraiment.
« Chi va piano, va sano e va lontano. »
« Vedi Napoli, e poi muori. »
(Voir Naples, et mourir.)
Juin 2024. Un scooter, une carte approximative, et une ville du Sud qui sent la tomate, le basalte chaud et le café brûlé. Premier voyage seul — pas de plan B, pas de quelqu'un à qui demander "t’en penses quoi ?". Juste la route qui s'ouvre sur Gragnano, capitale mondiale des pâtes, où Ferdinand II de Bourbon s'approvisionnait lui-même auprès des artisans de la Via Roma. Un endroit où le temps s'est arrêté quelque part entre la Renaissance et aujourd'hui, et qui n'a pas l'air de s'en plaindre.
Bacoli d'abord, les lacs volcaniques et le silence des Champs Phlégréens — cette zone où la terre respire encore, où le sol est chaud sous les pieds et où l'air sent le soufre par intermittence. Puis Sorrente, suspendue au-dessus des falaises, ses ruelles étroites et ses citrons gros comme des poings. Amalfi, Atrani, Positano — des villages accrochés entre ciel et Méditerranée comme si la gravité ne s'appliquait pas ici, chaque maison une nuance différente d'ocre, de rose, de blanc cassé. On comprend pourquoi les peintres ne sont jamais repartis.
Pompéi ensuite. Ses rues figées depuis 79 après J-C, où chaque pas est un dialogue avec ceux qui ne sont pas partis à temps. Il y a quelque chose de vertigineux à marcher sur ces pavés — la vie d'avant, intacte sous la cendre, avec ses thermes, ses commerces, ses fresques et ses petits drames quotidiens. Le Vésuve veille au-dessus, comme il a toujours veillé.
Naples pour finir, ou plutôt pour commencer à comprendre. Le Quartier Espagnol qui vibre à chaque heure du jour et de la nuit, les fresques de Diego Maradona sur les murs, la Piazza Bellini et ses intellectuels attablés depuis des siècles, le Castel dell'Ovo qui trempe ses pieds dans la mer. Et là-haut, immense, silencieux, omniscient — le Vésuve encore. Il regarde tout ça depuis toujours, et il attendra encore longtemps après.
Voyager seul, c'est se retrouver sans filet. C'est prendre les décisions qu'on remet toujours à demain, choisir la route sans demander l'avis de personne, manger seul à une table en terrasse et trouver ça bien. C'est réaliser, quelque part sur une route de corniche à 80 km/h avec le soleil dans la gueule et le golfe de Naples en contrebas, qu'on est exactement là où on devait être. Pas en vacances. Chez soi.
« Non tutto il male viene per nuocere. »
(Il n'y a pas de mal qui n'apporte pas son bien.)
Rome en premier, comme on règle une dette. Grandiose, épuisante, indifférente à tout sauf à elle-même. La ville qui a tout inventé et qui le sait. Les ruelles du Trastevere, le Colisée sous la lumière de fin de journée, les terrasses bruyantes où tout le monde parle fort et personne ne s'excuse. Rome ne t'accueille pas — elle te tolère, et c'est déjà un privilège.
Puis Naples retrouvée, fidèle à elle-même. Bruyante, généreuse, incontrôlable. La ville qui te prend par l'épaule dès que tu descends du train, qui t'engueule et t'embrasse dans la même phrase. Revoir le Quartier Espagnol avec un ami à côté, c'est différent — on partage ce qu'on ne dirait pas tout seul. Et Bacoli encore, comme un rituel, les pieds dans l'eau des lacs volcaniques, le soleil qui s'effondre derrière le cap Misène.
Jusqu'à ce que les clés de voiture décident de continuer le voyage sans moi.
Ce qui a suivi : les poches vidées dix fois, les appels à l'assurance, la voix automatique qui vous met en attente, le rapatriement, la paperasse, l'attente encore. Tout ce qu'on imagine jamais quand on rêve d'un voyage. Tout ce qu'on raconte pendant des années après.
Mais l'Italie avait un plan B — elle en a toujours un. Les Cinque Terre en voiture, par les routes de crête qui surplombent la côte ligure, là où le GPS capitule et où on improvise. Des panoramas que le train ne montre jamais. Vernazza, Manarola, Riomaggiore vues d'en haut avant d'être vues d'en bas — les façades colorées collées à la falaise, la Méditerranée en fond, et cette impression que le monde peut être beau même quand la journée a mal commencé.
On voyage pour les plans qu'on a faits. On se souvient des plans qui ont foiré. Un accident transformé en cadeau, une mésaventure transformée en détour. C'est peut-être ça, voyager vraiment — lâcher le contrôle et faire confiance à la route.
Les meilleurs souvenirs ne sont presque jamais ceux qu'on avait prévus.
« Ar galon a ouia pelec'h emañ he zi. »
(Le cœur sait où est sa maison.)
La Bretagne n'est pas l'endroit où je suis né. C'est l'endroit où je suis devenu.
Il y a des terres qui vous attendent. Qui n'exigent rien, ne demandent pas d'où vous venez, mais reconnaissent quelque chose en vous avant même que vous l'ayez compris vous-même. Entre Vannes et la Côte Sauvage de Quiberon, entre l'Île d'Arz et Port Navalo, quelque chose s'est ancré — pas par hasard, mais par évidence.
Le vent du large ne console pas, il dit la vérité. La mer ici n'est pas un décor, c'est une présence. Elle est dans le sel de l'air, dans la lumière rasante du soir sur le Golfe, dans le silence particulier des îles — Molène, Ouessant, Belle Île, Groix — ces bouts du monde que les marins bretons connaissaient par cœur et redoutaient par sagesse.
« Qui voit Molène voit sa peine. Qui voit Ouessant voit son sang. »
Ces proverbes ne cherchent pas à effrayer. Ils respectent. Ils disent que cette terre ne se donne pas, elle se mérite — et qu'une fois qu'elle vous a accepté, elle ne vous lâche plus.
« Goulwen » — ange blanc, âme bienheureuse. Un prénom breton qui porte en lui la lumière douce et la paix des landes. Comme si la langue elle-même avait su, bien avant moi, ce que je cherchais ici.